• Chapitre 1: L'éveil

    ____Les brises hivernales se faisaient fréquentes ces temps-ci. Décembre se rapprochait, et il allait bientôt être temps de changer les tapisseries murales pour en mettre de plus épaisses. Les hivers normands ont toujours été rudes, et le fait qu'un enfant naisse ce jour là aurait très bien pu marquer le début d'un drame... Car, oui, contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette histoire ne commence en réalité non pas par la mort d'un homme mais par la naissance d'un poupon.

    __Adossé à la paroi de sa demeure, un jeune homme contemplait le paysage qui s'offrait à lui. Ses domestiques lui avaient fait évacuer sa maison à l'improviste, sans qu'il n'ait pu émettre la moindre protestation. "La naissance d'un enfant, songea-t-il avec amertume, doit bien être le seul moment de la vie d'un laquais où il peut se permettre de jeter son maître à la porte !". Des cris lui parvenaient de l'intérieur, et il trouvait tout cela fort ridicule: à quoi bon donner la vie, si l'enfant en grandissant ne connaîtrait jamais le bonheur ? Son pessimisme et ses airs de misanthrope lui avaient pourtant maintes fois valu d'être rejeté par son entourage, mais malgré tout il continuait de les arborer. Après tout, pourquoi nier la réalité ? Cette cruelle réalité comme quoi sa famille était condamnée à l'errance ? Au loin, au travers de la brume, un gigantesque pavillon se dessinait entre les arbres. Le jeune homme, qui avait pour défaut la jalousie, avait toujours envié la grande demeure de madame et monsieur ses voisins. Son regard se posa sur l'immense bâtisse. Avec ses longues fenêtres et sa façade marbrée, une impression de luxe s'en dégageait. Ce luxe. Il lui fallait ce luxe, pour son bonheur et celui de sa famille: l'argent seul, selon lui, aurait pu palier leurs malheurs.

    __Soudain, une goutte d'eau tomba sur sa longue chevelure rousse, annonçant le début d'une pluie. Le jeune homme frissonna: son départ précipité ne lui avait pas permis de beaucoup se vêtir. Ainsi, il portait encore la chemise en lin et le pantalon en toile fine avec lesquels il dormait la nuit. Ses jambes commencèrent à trembler, puis bientôt son corps tout entier fut secoué de spasmes. Il jeta un regard furtif du côté de la porte d'entrée, d'où s'échappaient enfin les pleurs d'un nouveau-né. Une servante ne tarda pas à passer sa tête par l'encadrement de la porte pour s'écrier: "Sieur André ! Sieur André ! Félicitations, c'est un garçon !". Son enthousiasme ne manqua pas d'énerver le jeune père. "Garçon ou fille, peut m'importe ! Je ne voulais pas de descendance, moi". Il franchit le seuil de sa maison en maugréant puis s'empara du nourrisson que lui tendait une autre servante. Blond. Comme sa mère.

    __L'enfant hurlait dans les bras de son père, déployant au maximum les capacités de ses cordes vocales. Des années et des années plus tard, il se servirait de cette même puissance vocale pour scander des devises égalitaires. Il finit cependant par se calmer lorsqu'il sentit quelques mèches des cheveux roux de son père lui caresser le visage. Ce dernier l'observait silencieusement depuis un moment déjà. Deux choix s'offraient à lui: ou il reconnaissait l'enfant, lui donnant ainsi la possibilité de jouir pleinement de la vie. Ou il le niait, le privant de tout bonheur possible. Un bon père n'aurait pas hésité une seconde; mais le rouquin, lui-même fils illégitime, voyait peut-être là l'ombre d'une vengeance. Il avait grandit dans la misère, à cause d'un père riche qui n'avait pas daigné le reconnaître. Puis avait été marié à une femme de la petite noblesse. Une avancée dans sa lignée, en somme, puisque la famille de sa mère, bien que noble elle aussi, était sans sous depuis qu'un ancêtre avait tout perdu à un pari. Pourtant, André ne pouvait se réjouir de la future renommée de son fils. Il n'avait pas été heureux et n'imaginait pas sa progéniture le devenir; il ne pouvait tolérer qu'un autre ait plus de chance que lui, même s'ils partageaient ensemble le même sang. Mais, contre toute attente, en sentant ce petit être de chair, si vulnérable, se blottir entre ses bras, il fut pris d'un élan de tendresse, et décida de lui laisser sa chance, à ce garçon. Alors, il le souleva en l'air en signe de reconnaissance, comme il était d'usage à l'époque, et s'exclama: "Cet enfant s'appellera Pierre Ludovic d'Atenay".

     

    Chapitre 2

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