• Il est tard maintenant.

    Il avait dit 

     

    Demain, ma sœur se marie. C'est bien. J'ai été le dernier prévenu.



    C'était il y a un mois. Ou deux, je ne sais plus. Je rentrais chez moi, un pack de bières à la main. Il y avait devant moi, tout juste devant moi, une figure familière, qui tenait la main d'un autre homme. Une main que je n'avais pas eu l'occasion d'effleurer depuis plusieurs années. J'en ressenti presque de la jalousie.

    Elle ne m'a pas regardé; elle était trop occupée à l'observer, lui, et son visage angélique. C'est lui qui m'a montré du doigt. Et c'est seulement après qu'elle s'est retournée.

    Elle me l'a présenté. M'a dit qu'ils se mariaient bientôt. Avec émotion, sa fine bouche m'a conjuré de venir y assister. Que faire ? Ma bière allait tiédir si je ne me dépêchais pas. J'ai dit oui, au hasard, et suis parti en vitesse.

    A peine le lendemain, je le revis; il m'attendait en haut de chez moi. Je lui avais indiqué le coin, mais pas l'adresse exacte. Je ne sais pas ce qui lui a pris de revenir me voir. Il n'aurais pas dû.

    Il me dit qu'il avait beaucoup entendu parler de moi; qu'il ne se passait pas un jour sans que mon nom ne fusse dans une de leurs discussions, à lui et ma sœur; qu'il avait toujours eu envie de me rencontrer; qu'il fallait que je vienne, qu'il fallait que je reste. Que je pouvais même dormir chez eux.

    Eh bien, quoi ? Je suis bien là où je suis ! J'ai un beau toit, un logis haut de plafond, et bien situé, malgré toute la circulation qu'il y a en bas de chez moi. Et même malgré toute cette humidité qui suinte de partout (et parfois, je l'avoue, quelques rats qui viennent à passer), je l'aime, cet endroit.

    Oui, je l'aime, ma demeure; jamais personne n'y pleure. Il y fait froid et chaleureux: que rêver de mieux ?

    Chez ma sœur, chez mon père, chez ma mère, il fait si froid qu'on n'a pas besoin de se dépêcher pour ramener ses bières; le silence et l'angoisse ambiantes vous enlève tout votre plaisir. Rien que d'y mettre un pied, on suffoque déjà.

    Alors j'ai décliné, poliment. Non beau-frère, je ne viendrai pas chez vous. Mais j'apprécie cette attention !

    C'était un tort que de lui faire cette politesse: j'aurais dû le renvoyer de là d'où il venait, lui dire de s'occuper de ses affaires, le traiter de tous les noms, lui crier que je ne voulais pas de sa pitié. Mais au lieu de ça, je lui ai même proposé de venir boire un verre. J'ai pensé naïvement que de cette façon, il verrait comme je suis bien chez moi.

    Nous nous sommes donc assis tranquillement autour d'un tonneau que je venais tout juste de rapporter. Mon colocataire est arrivé, avec sa chère Beckett, une brave chienne d'au moins cinquante kilos. Il a salué le beau-frère. Et on a bu tous ensemble, dans la chaleur et dans la joie.

    Pourquoi ? Pourquoi ?! Pourquoi m'a-t-il parlé, pourquoi m'a-t-il regardé, pourquoi a-t-il accepté ? Pourquoi lui ai-je proposé ? Pourquoi étions-nous là, assis par terre, à boire et discuter ? Et pourquoi est-il de nouveau revenu le lendemain ? Le jour d'après ? Celui d'encore après ? Et ceci, pendant un mois entier, ou deux, je ne sais plus !!?...

    C'était devenu comme une habitude... Il venait tous les jours, vers vingt ou vers vingt-deux heures, et restait jusqu'à une heure du matin ou plus. D'ordinaire, je ne fais jamais attention à l'heure. Il y a longtemps que j'ai perdu cette notion. Je n'ai ni montre ni horloge chez moi. Ma maison n'est pas vraiment meublée. Alors, pour la première fois, je demandais l'heure aux passants dans la rue. Le fréquenter m'avait fait retrouver quelques repères, on dirait.

    Je n'avais aucune idée de ce qu'il venait faire chez moi. Moi, ça ne me dérangeait pas, et puis mon coloc' et Beckett l'adoraient tous les deux. Le soir, ça met toujours un peu plus d'ambiance d'avoir une quatrième présence.

    Et puis est venu un jour, aujourd'hui, où pour la première fois, il n'est pas venu les mains vides. Il avait dans ses mains un grand album bleu. Et pas n'importe lequel: je l'ai tout de suite reconnu.

    C'était l'album photo de ma famille. Un album que je n'avais pas eu l'occasion d'effleurer depuis des années. Et lui, le tenait là, sous son bras. Ça m'a fait mal, je le confesse: ça n'est jamais plaisant de repenser au choses du passé. Surtout lorsqu'elles sont douloureuses. Mais de le voir, là, juste devant moi, tenant entre ses mains ne serait-ce qu'une bribe de ces souvenirs que je croyais oubliés, c'était trop, je n'ai pas pu m'en empêcher... Je crois bien que j'ai ressenti de la jalousie.

    "C'est grâce à ça que je t'ai reconnu", qu'il m'a dit. "Tu te souviens, l'autre jour, dans la rue ? Lorsqu'on s'est croisés pour la première fois". Comment l'oublier ? Ce jour-là, j'ai vécu une grande humiliation: ma sœur est passée devant moi sans me reconnaitre. Elle n'a même pas daigné me regarder, jusqu'à ce que lui, cet étranger, m'ait désigné du bout du doigt. De treize à vingt ans, c'est sûr qu'il y a du changement... Mais enfin ! Elle m'a ignoré, disons les choses telles qu'elles le sont ! Ma sœur ! Ignoré par ma propre sœur !... C'est fini...! Je ne serais plus jamais quelqu'un de familier, ni pour elle, ni pour quiconque !

    Je l'ai regardé longuement, cet homme, que j'avais en face de moi. Ce trentenaire qui à peine quelques mois auparavant n'était pour moi qu'un inconnu, et qui en un ou deux mois seulement s'était rendu indispensable. Cet homme n'était pas mon beau-frère, en réalité. Ce n'était pas mon beau-frère, car elle n'était plus ma sœur. Les années qui nous avaient séparés nous avaient été fatales. Elle allait se marier. Et j'avais été le dernier prévenu.

    C'est horrible, mais je n'ai plus la force d'en pleurer. Je l'ai toujours dit, toujours répété, inlassablement, comme une vérité absolue, comme pour me convaincre de quelque chose dont je n'étais qu'à moitié sûr : il fait bon chez moi ! Jamais personne n'y pleure. Mais jamais personne n'y rit, aussi !...

    Je lui ai dit que je ne savais pas ce qu'il me voulait, pourquoi il me harcelait. Que si j'étais vraiment au centre de toutes leurs discussions, à lui et ma sœur, alors il devait savoir, sans doute ! Elle devait lui avoir dit la vérité, si elle l'aimait au point de ne rien lui cacher ! Il devait savoir que cet album qu'il avait dans les mains n'était pas unique, et qu'il y en avait quatre à l'origine, mais que les autres avaient été déchirés et jetés en même temps qu'on m'avait moi-même déchiré et jeté. Je lui ai dit que demain, ce ne serait pas au mariage d'une sœur que j'assisterai, mais à celui d'une étrangère. D'une étrangère qui avait assisté, stoïque, aux funérailles de mon cœur. Je lui ai dit que de ce fait, nous n'avions rien à faire ensemble...

    Soudain, il a lâché son album, a descendu la rambarde qui menait à chez moi, et m'a dit, en me fixant avec fièvre dans les yeux : "Tu sais pourquoi je vais épouser ta sœur ? Tu le sais ??" Il m'a attrapé les épaules, m'a regardé de plus belle et a achevé : "C'est parce que tu es au centre de toutes nos discussions !"

    A ces mots, il a baissé la tête pour fondre en larmes. Non, non !! Personne ne pleure chez moi. Alors pourquoi ? Pourquoi lui ?!

    "C'est incompréhensible !" lui ai-je crié. Et pourtant j'avais très bien compris ce qu'il voulait me dire. Ça tenait en deux mots seulement, mais ces deux simples mots sont capables de révolutionner le monde. Je ne voulais pas l'admettre, je ne voulais pas reconnaître ces deux mots.

    Et puis c'est arrivé: à ce moment-là, sans prévenir, mon camarade de misère est arrivé. Avec lui, comme toujours, il y avait Beckett, cette vieille chienne des rues. Et puis en bas, oui, juste en bas, un bateau est passé. Au-dessus de nos têtes, c'était un pont qui suintait d'humidité. A mes pieds, un rat est passé. J'aime ma demeure.

    Je l'aime parce qu'il n'y a pas mon père pour me frapper, parce qu'il n'y a pas ma mère pour m'humilier, parce qu'il n'y a pas ma sœur pour y pleurer. Je l'aime parce que dans une règle générale personne n'y a jamais pleuré, hormis le toit, ce bon vieux pont humide, et puis Lui. Je l'aime parce qu'il n'y a personne pour me traiter de pédé, me dire que je suis anormal ou malade. Je l'aime parce que je n'en serais jamais expulsé comme je l'ai été de chez mes parents, de cet endroit si oppressant. Je l'aime...

    Et lui aussi, je l'aime. C'est la première fois depuis des années que je peux dire une chose pareille: je l'aime.

    Oui, je l'aime, lui. Lui qui pleurait, à l'instant, et qui continue de mouiller le sol de ses larmes. Lui qui pleure comme le toit de cet endroit chaleureux et sordide, lui qui pleure comme moi à l'époque. En fait, c'est simple: il pleure, tellement il m'aime. Faut croire que c'est douloureux, de m'aimer. C'est sans doute pour cela que si peu de gens le font.

    Je l'aime... Mais enfin, pourquoi je l'aime ! Y a-t-il réellement une raison, d'ailleurs ? Que dire ? Je l'aime parce qu'il ne me frappe pas, parce qu'il ne m'humilie pas, et tant pis s'il pleure. Oui, je l'aime parce qu'il est comme mon toit, ce bon vieux pont chaleureux qui sait me protéger de la pluie, même s'il ne m'épargne pas ses larmes. Je l'aime parce qu'il ne me traitera jamais de pédale, ne dira jamais que je suis dénaturé, que je suis une erreur. Parce qu'il m'accepte, ne me juge pas, et voit en moi autre chose qu'un beau-frère clodo !

    Je l'ai senti, moi, qu'il était différent. Comment ne pas l'aimer ? Pourtant, je m'en étais si farouchement défendu jusqu'à présent ! On ne choisi pas qui on aime. On l'assume.

    Je l'aime. Ça a dû se voir sur mon visage, parce qu'il a levé la tête, a fondu sur moi et m'a embrassé, sous les yeux ébahis du maître de Beckett. Il m'a dit Je T'aime, il m'a pris la main, m'a serré dans ses bras. En quelques instants, il a apaisé toute la douleur que j'ai contenue en moi sept ans durant, que je réprimais du mieux que je pouvais et qui me hantait partout où j'allais. Je me suis donc abandonné à lui l'espace d'un instant.

    Et d'un coup, j'y ai repensé, c'est venu à moi comme une évidence ! Comment ! Comment avais-je pu l'oublier ? J'ai penché ma tête vers son oreille, suffocant, et dans un ultime supplice, mes lèvres ont tout juste réussi à murmurer:

    "Il est tard maintenant. Demain, ma sœur se marie."

     

    Fin.

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     http://www.stophomophobie.com/la-precarite-grandissante-des-gays/

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  • Commentaires

    1
    Coin-coin l'inconnue
    Lundi 1er Septembre 2014 à 22:38

    Un superbe texte remarquablement bien écrit, qui m'a rendue triste. Un texte où tu maîtrises les émotions du lecteur! Et quelle poésie, si forte! Je ne connais personne parmi les écrivains en herbe qui écrive aussi bien. On ressent ta volonté de perfectionner chaque phrase. Quel travail! J'ai hâte de lire tes futures créations.

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